Compte-rendu de la conférence de jacques Stern au séminaire 1998 du club
Ancien élève de l'Ecole Polytechnique et de l'Ecole Nationale Supérieure de l'Aéronautique, il est titulaire d'un "Master of Science" de l'Université de Harvard. De 1958 à 1964, ingénieur de l'Armement au service technique des Télécommunications de l'Air, il est responsable du développement des systèmes informatiques pour la défense aérienne. En 1964, il fonde la Société d'Études des Systèmes d'Automation, SESA, et en devient le Président Directeur Général. En avril 1982, il est nommé Président Directeur Général de Bull et en mars 1987 Président Directeur Général d'Honeywell Bull Inc. En 1989, il est nommé Président d'Honneur du Groupe Bull et il crée la société Stem Computing Systems pour développer, fabriquer et commercialiser une famille d'ordinateurs hautes performances pour les applications scientifiques et techniques puis en 1997 il crée Stem Systèmes d'Information pour fournir des prestations de conseils aux constructeurs utilisateurs de systèmes informatiques.
Il est incontestable que les technologies du traitement et de la communication de l'information ont profondément marqué l'évolution du monde au cours de cette seconde moitié du XXème Siècle qui se termine. Elles ont facilité une mondialisation des échanges. Les entreprises et les organisations ont atteint des tailles et une extension géographique bien au delà des limites imaginables. Des régions entières défavorisées ont vu leur niveau économique et social s'approcher de celui des grands pays industrialisés en une ou deux décennies seulement.
La seule limite en fait au progrès technologique est le niveau des ressources accordées à la recherche. Nous savons aujourd'hui qu'il n'y a pas de limite au niveau des performances souhaitées. Plus les performances augmentent, plus on découvre des applications et des besoins nouveaux non satisfaits. Il s'agit souvent au départ de satisfaire des besoins relatifs à la connaissance scientifique, vite relayés par des besoins industriels et commerciaux lorsque la technologie est démontrée et finalement des besoins individuels.
Internet a été au départ un réseau conçu pour faire profiter les Universités américaines des technologies développées pour la Défense. C'est devenu au cours de ces dernières années un réseau global de transfert et d'accès aux données. Dès à présent la voix, l'audio et la vidéo se transmettent sur Internet même si la qualité est encore pour le moment un problème. Internet devient le nouveau média pour le commerce électronique qui représente une révolution comparable à celle de l'électricité.
L'homme se fixe en permanence des challenges, c'est le moteur de l'innovation. Il y a 10 ans pour le calcul scientifique le teraflops (mille milliards d'opérations par seconde) apparaissait comme une ambition démesurée à l'échelle humaine. Aujourd'hui il est devenu courant d'exiger ce niveau de performance et seuls les fournisseurs capables de les afficher conservent une chance de présence commerciale sur le marché de l'informatique scientifique. On se donne maintenant aux USA et au Japon le nouveau challenge du petaflops pour la prochaine décennie. Les systèmes développés pour satisfaire ces objectifs de performances servent aujourd'hui les besoins des entreprises pour les systèmes d'information et de gestion.
Mais le seul progrès technologique est coûteux, de plus en plus coûteux, de plus en plus risqué. La course technologique élimine en permanence des concurrents alors que le progrès n'est accessible à l'utilisateur que par l'existence d'une véritable concurrence.
Cette concurrence est en voie de lente disparition laissant la place à un nombre réduit d'acteurs de plus en plus spécialisés partageant des intérêts communs. Le commerce électronique va renforcer cette concentration. Les conséquences peuvent être relativement graves. Le marché informatique est aujourd'hui perverti, dans chaque domaine, par l'existence d'un ou deux fournisseurs dominants de technologies, de matériels ou de logiciels à l'échelle mondiale qui exploitent sans scrupules leur situation. Les autres entreprises doivent se contenter de copier ou d'intégrer les composants matériels ou logiciels avec une valeur ajoutée en constant amenuisement. L'Europe semble absente d'un marché largement dominé par les États-Unis.
Il reste des domaines ouverts à l'innovation qui nécessitent parfois relativement peu de moyens financiers ou humains si ce n'est bien sûr la qualité et la capacité de créativité, ainsi que la volonté d'entreprendre.
Le champ d'innovation en architecture de systèmes informatiques par exemple reste très ouvert, les évolutions en cours des microprocesseurs avec l'arrivée prochaine sur le marché de MERCED ainsi que les exigences nouvelles rendues nécessaires pour le développement efficace du commerce électronique, offrent de nouvelles opportunités pour l'industrie informatique. Les futures architectures de microprocesseurs ne seront pleinement efficaces que si l'on innove dans les architectures des ordinateurs.
Le commerce électronique exige en effet des progrès substantiels en performances et surtout en amélioration de la robustesse et de la qualité de service pour devenir le mode naturel d'échanges entre entreprises et entre entreprises et consommateurs. Certains progrès sont encore du domaine de la recherche.
Il s'agit de :
- mieux bénéficier des performances des microprocesseurs par une intégration du noyau du système d'exploitation dans le silicium,
- gérer la latence mémoire qui ne fait qu'augmenter en fonction du progrès technologique. Elle a pour origine la vitesse des microprocesseurs qui double tous les 18 mois alors que la capacité des composants mémoire double mais reste pratiquement constante et ne progresse que de l'ordre de 10%.
- augmenter significativement la performance globale par les architectures parallèles associant un très grand nombre processeurs autour d'une mémoire commune ou distribuée,
- améliorer les performances des communications internes par des technologies de fibres optiques ayant des débits de plusieurs terabits.
A ce propos il est bon de rappeler que la loi dite de Moore sur l'évolution des microprocesseurs n'est ni technique ni physique. C'est en fait l'objectif stratégique fixé par Gordon Moore à la création d'Intel pour maintenir son leadership technologique.
L'autre domaine de progrès encore plus urgent et impératif est celui du logiciel. Ici le besoin d'un progrès rapide est criant. La situation est quasiment scandaleuse. Comparé au développement des composants, la production de logiciel reste archaïque. Si on produisait des composants électroniques comme c'est le cas pour la majorité des logiciels il n'existerait toujours aucun VLSI ou microprocesseur sur le marché. Les méthodes et les environnements de développement logiciel ont peu progressé. Les techniques objet représentent plus un progrès potentiel que réel. Les coûts de développement restent élevés, la productivité est relativement faible, la qualité des produits est détestable, et généralement inacceptable, les performances et les délais sont toujours aussi imprévisibles.
Les utilisateurs font preuve d'une patience et d'une résignation rares. En fait si on compare les investissements en outils pour la fabrication de logiciels par rapport à ceux pour les matériels on constate plusieurs ordres de grandeur. Rien ne s'oppose en théorie à la fabrication de logiciels fiables, performants et facilement maintenables. Si ce n'est la tendance générale et malheureuse de reporter la complexité sur le logiciel plutôt que sur le matériel plus contrôlé.
De gros espoirs sont fondés sur JAVA qui est une révolution en matière de développement et de portabilité des logiciels. JAVA est une ouverture vers l'interopérabilité de systèmes hétérogènes. JINI qui peut être considéré comme une évolution de JAVA possède les potentialités d'avenir encore plus grandes sur les réseaux. Il y a encore cependant de graves inconnues pour l'avenir. Il est difficile pour le marché d'accepter que le contrôle des modifications soit laissé à un industriel unique. Mais comment faire autrement pour garantir à la fois l'intégrité et l'évolution.
Des technologies faisant appel à des recherches avancées en informatique théorique pourraient déboucher industriellement au cours de la décennie pour en particulier la validation et vérification des logiciels par des méthodes formelles et autour de la sémantique des données pour assurer l'interopérabilité entre systèmes. Le besoin est réel. Les méthodologies et techniques commencent à être disponibles. Le marché reste cependant encore timoré ou sceptique. Les équipes actuelles de développement de logiciels sont mal préparées et ne possèdent souvent pas les compétences nécessaires. Seul un effort considérable d'accompagnement par de la formation permettra de modifier cette situation. Rien n'empêche en théorie à confirmer qu'un concept possède les propriétés recherchées, que des spécifications formelles sont conformes au concept et que le code généré correspond aux spécifications et fait dans tous les cas ce qu'il doit faire et ne fait jamais ce qu'il ne doit pas faire.
Pendant ces dernières décennies les technologies informatiques ont pénétré toutes les activités, humaines, professionnelles et privées. Elles ont transformé les métiers et les processus. Demain un routeur domestique permettra d'accéder et télécommander par le GSM tous les équipements de la maison : TV, chauffage, sécurité, PC, four...
Le progrès technologique a conduit à une augmentation en taille et en complexité des systèmes et des organisations. La vitesse de ce progrès n'a pas permis de préparer et d'adapter les comportements humains à ce nouvel environnement. Il y a toujours incompatibilité entre le rythme des évolutions technologiques et celui des comportements humains. Cela explique les crises que nous vivons et les dysfonctionnements que nous rencontrons. Les conséquences de l'évolution technologique sont plus subies que maîtrisées. Si tous les 18 mois de nouvelles technologies, de nouveaux produits, de nouvelles fonctionnalités apparaissent sur le marché, le comportement humain lui évolue à un autre rythme. Il est très dépendant du système d'éducation et de la formation professionnelle. Il y a une nécessité d'anticipation permanente.
La maîtrise de la complexité est devenu un enjeu majeur. Les utilisateurs rencontrent de plus en plus de difficultés à évaluer la capacité d'un système informatique de répondre à un besoin. Le génie des entreprises doit s'exprimer dans la capacité de créer de la valeur ajoutée innovatrice et de maîtriser les produits complexes. Les techniques de modélisation et de simulation faisant appel à des ordinateurs de hautes performances sont amenées à se développer. Il s'agit d'un enjeu stratégique pour les entreprises et les nations.
En période de crise on accuse volontiers le progrès scientifique et le progrès technologique. C'est un phénomène historique aussi vieux que l'humanité. Il n'est pas possible de freiner le progrès technologique. Il n'est pas souhaitable de le faire. Dans toute l'histoire de l'humanité le progrès scientifique a permis l'évolution de la société. D'une manière générale il est à la source de la prospérité, de l'allongement et de la qualité de la vie, de la sécurité. Il est aussi à l'origine de tout temps de dangers potentiels graves pour l'humanité. Seul le progrès de la démocratie dans le monde permet d'éviter ou de contrôler les déviations du progrès scientifique. La démocratie se développe difficilement dans des sociétés menacées par la famine, l'insécurité, le chômage...
Le progrès scientifique doit être largement diffusé géographiquement et exploité pour combler même partiellement les retards de développement économique et social qui subsistent dans de nombreuses régions du monde.
Aujourd'hui la large diffusion d'Internet dans le monde en apporte la confirmation. Internet, véritable phénomène innovateur du XXème siècle, remet en cause un certain exercice de la démocratie et estompe l'importance des nationalismes. Internet favorise une expression directe de la démocratie. L'individu peut s'exprimer à l'échelle locale ou nationale sur la construction d'une route, d'une digue, d'un hôpital, d'une usine, d'un centre commercial, du choix d'une source d'énergie, directement et instantanément quel que soit l'endroit où il se trouve. Il s'attend aux mêmes droits à l'information et à l'expression dans l'entreprise. Les nations voient leurs pouvoirs réduits pour contrôler les échanges en dehors de certains aspects liés à la sécurité. Les gouvernements sont démunis face au développement du commerce électronique pour l'application des réglementations sur les marchés, la perception des taxes.
Les risques pour l'avenir sont considérables à un moment où mondialisation et dérégulation se rencontrent. Pour se développer, pour bénéficier à l'utilisateur, pour limiter les risques des acheteurs une réglementation devrait pouvoir imposer des standards qui évitent à la fois l'abus de positions dominantes et l'obsolescence de produits innovateurs surtout dans un monde de communication, d'interconnexion, d'interopérabilité. Une telle réglementation devrait assurer la sécurité des marchés, faciliter la croissance, favoriser l'innovation et la concurrence, donner un minimum d'assurance à ceux qui prennent des risques d'investissement à long terme. En fait la standardisation de jure a disparu faute d'évoluer au rythme des technologies. Aujourd'hui le marché seul impose et rapidement les standards. Cela ne peut que favoriser l'apparition de monopoles ou oligopoles à l'échelle de la planète.
Une standardisation plus de facto que de jure s'établit ainsi. Les organismes internationaux de standardisation perdent toute capacité d'intervention dans le monde informatique. Aux standards internationaux se sont substitués des velléités de standards (ou des tentatives) élaborés par des groupements ou des associations indépendantes d'entreprises généralement incapables de suivre l'évolution des technologies et des marchés. Des standards propriétaires s'imposent par la position dominante sur le marché de certaines entreprises toutes américaines dont bien évidement MICROSOFT et INTEL. Cela freine les évolutions technologiques.
On peut craindre de plus des effets négatifs pour l'usager de la déréglementation accélérée dans les télécommunications par une baisse des investissements en infrastructure, une attitude timorée des opérateurs face à l'innovation, une prolifération de produits et services incompatibles, une difficulté d'intégrer harmonieusement les divers modes de communication, une confusion considérable accrue pour l'utilisateur.
La conjoncture d'une accélération des processus de dérégulation associée à celle de l'évolution technologique et la disparition de standards représente un risque de dislocation pour les pays développés. Le rythme d'adaptation de l'homme à un changement d'environnement est incompatible avec ces phénomènes. La société a un besoin de stabilité pour garantir la cohésion sociale, maîtriser le progrès technologique et son impact, favoriser l'innovation, préparer les hommes et les femmes au changement.
Depuis une dizaine d'années avec les progrès des PC et malgré la faillite relative de systèmes d'exploitation standards indépendants des constructeurs (UNIX), les architectures des systèmes d'information dans les entreprises ont évolué du modèle du mainframe centralisé vers un modèle client/serveur basé sur :
- un poste de travail doté d'une intelligence locale supposée en théorie apporter plus de convivialité, de confort, de réactivité à l'utilisateur,
- des serveurs distribués, disposant d'un OS standard (UNIX),
- des réseaux locaux et des réseaux de communication de données.
En fait, dans la réalité vécue, on est loin de la convivialité promise. L'utilisateur doit, souvent sans préparation et formation préalables, aujourd'hui assurer de nombreuses tâches accomplies dans le passé par les structures informatiques. Il doit se débrouiller avec une grande diversité d'applications généralement mal documentées et qui obéissent à des principes différents, qui chacune dispose de son propre chemin d'accès aux serveurs.
Les directeurs informatiques ont souvent renoncé devant les difficultés à gérer la cohérence des versions de logiciels des différents postes de travail. Comment piloter les évolutions ? Jusqu'où synchroniser les configurations des postes de travail ? Comment garantir des temps de réponse? Comment administrer les postes de travail et leurs applications et endiguer une croissance non planifiée des coûts ?
Les technologies Internet appliquées aux entreprises au sein de réseaux Intranet ou de réseaux Extranet associant clients et fournisseurs représentent la voie d'avenir. Le navigateur est devenu tout naturellement une interface universelle d'accès aux divers services d'informations. Il permet l'accès :
- aux applications informatiques,
- aux fonds documentaires (notes de service, procédures internes, documents de travail),
- à des agendas partagés,
- à des services de messagerie, de travail en groupe, de workflow,
- aux bases de données internes et externes à l'entreprise par Internet.
La structuration des documents, leur pertinence, leur mise à jour peuvent être confiées à la seule responsabilité de l'éditeur qui dispose par ailleurs d'outils Internet nouveaux plus adaptés et puissants. L'utilisateur n'a plus en théorie à se préoccuper de classer ses documents. Il a accès en permanence, si l'on s'organise en conséquence, à la dernière version des documents et tous les membres de l'entreprise partagent à instant donné la même version.
A l'architecture clients/serveurs se substitue ainsi une nouvelle architecture que l'on peut qualifier de clients/services. Dans cette architecture il faut bien distinguer :
- les serveurs qui correspondent aux systèmes d'information de l'entreprise et qui ont une vocation pérenne. Ces systèmes obéissent par définition à des cycles de vie longs,
- les clients (network computers, webphone, screenphone, postes de travail, PC) correspondent eux à des applications métiers liées aux évolutions rapides des marchés, des technologies de la réglementation. Elles ont par définition des cycles de vie courts.
L'organisation et l'architecture des systèmes d'information peuvent ainsi devenir indépendantes de la structure des entreprises qui gagnent ainsi une capacité de souplesse et d'évolution pour s'adapter aux marchés et aux technologies. L'informatique n'est plus un frein aux changements.
Les outils et environnements de développement à retenir doivent être adaptés aux différences des cycles de vie. Il faut éviter le mythe de l'outil unique qui ferait tout par magie et qu'ont tendance à promouvoir sans beaucoup de scrupules (ou de véritables compétences) certains fournisseurs.
Il existe une tension permanente entre les systèmes centraux (back office) qui cherchent à accaparer tout le pouvoir et les systèmes distribués (front office) qui eux recherchent plus d'indépendance, d'initiative (sans vouloir en payer le prix). En fait l'entreprise représente un équilibre évolutif entre les fonctions de back-office (serveurs) et les fonctions de front-office (PC), équilibre qui évolue selon des cycles liés à la maturité des équipes et du management et à ceux de la technologie.
L'architecture clients/services représente actuellement un aboutissement. Elle comporte toutes les caractéristiques d'adaptabilité aux changements d'organisation ou de technologies.
Idéalement on dispose ainsi d'un catalogue de services d'entreprise : le référentiel. Au niveau client les applications peuvent être développées sur la base de ce catalogue. Des interfaces extensibles standardisées garantissent la compatibilité. Les outils de génération client savent importer le référentiel et générer les invocations appropriées.
Il est capital dans les choix d'implémentation de garantir la sécurité, l'authentification, l'homologation. Les risques de fuite d'informations stratégiques doivent être sérieusement analysés en permanence. Aucune technologie ne garantit la sécurité. L'objectif est toujours d'associer plusieurs technologies en cascade. Mais pour être efficace les outils doivent être simples pour les utilisateurs. Les protocoles SET pour les cartes à puces, les certificats sont peu utilisés dans les faits en raison principalement de leur complexité.
Pour assurer la cohérence et l'harmonie, il est nécessaire de définir et maîtriser une architecture à la fois applicative et technique et de la partager entre utilisateurs et informaticiens.
L'évolution technologique actuelle conduit à des architectures techniques centralisées. Cette orientation est favorisée par la baisse des coûts des télécommunications et l'augmentation de la bande passante des réseaux. Elle est recherchée pour mieux contrôler les coûts. Il faut également noter que seule une administration centralisée permet de gérer la complexité et de contrôler la sécurité des échanges.
De leur côté on assiste à une profonde remise en cause des réseaux de communication. Les frontières entre réseaux publics, réseaux d'entreprises, réseaux locaux vont s'estomper. On évolue vers une architecture globale de réseau basée sur des technologies numériques. Ces réseaux construits autour de technologies ATM et de routeurs permettent de transporter des quantités importantes de paquets représentant des données, des images, de la vidéo, de la voix. Avec les technologies ADSL on dispose d'une très large bande permettant d'assurer le débit de toutes ces informations avec les installations terminales existantes. La fibre optique va poursuivre son développement. Les réseaux satellitaires seront largement mis à contribution, en particulier dans les zones à faible densité d'habitation, et pour les applications de multi ou broadcasting. Il reste encore à assurer la cohérence et la coexistence des divers types de communication et confirmer les standards et leur implémentation. Plusieurs problèmes n'ont pas encore reçu de solutions satisfaisantes et sont toujours du domaine de la recherche. Il s'agit de la coexistence des divers réseaux, du déploiement à grande échelle des nouvelles technologies et de la garantie de qualité de service de bout en bout.
Mais la technologie seule ne transforme pas la culture d'entreprise. Bien au contraire, elle impose de mieux prendre en compte le facteur humain. La possession de ['information reste considérée dans l'entreprise comme source de pouvoir. Si on veut transformer la culture d'information, de communication, de transfert de connaissances dans l'entreprise il faut s'attaquer aux comportements de base pour les faire évoluer autour de valeurs partagées, cohérentes avec les objectifs recherchés, de motivations qui favorisent le travail en équipe et la solidarité interne. Imposer seulement de nouvelles technologies ne fait en général que renforcer les comportements existants.
Trop souvent on néglige les efforts d'information et de formation nécessaires. Il ne s'agit pas seulement de familiariser l'utilisateur avec son poste de travail et l'outil. Il faut une véritable formation, qui fait généralement défaut, autour du système d'information et de son utilisation dans l'entreprise.
Les outils Internet dont on dispose ne sont pas neutres dans leur utilisation. Si on veut par exemple favoriser pour certaines tâches, comme la préparation d'un comité de direction, l'esprit collectif on retiendra un forum. Si par contre c'est l'esprit compétitif qui est recherché on utilisera le courrier électronique. C'est une responsabilité du management de faire les bons choix.
Il faut éviter le laisser-faire qui est trop souvent la règle et la source inévitable d'inefficacité, de gâchis, de confusion. Des serveurs Web fleurissent qui ne sont parfois que très rarement accédés. Des bases documentaires sont créées sans responsable désigné et sans que leur qualité soit connue.
Des règles de bonne conduite doivent aussi être définies. Elles pourront évoluer avec l'expérience au fur et à mesure acquise et partagée. Elles s'enrichissent en permanence et doivent faire l'objet d'une large discussion dans l'entreprise.
Ces outils ont une réelle puissance pour faciliter la communication, l'échange, la réflexion, le travail en équipe. Ils permettent le partage de l'information et la préparation des décisions. Les décisions sont facilitées lorsque tous les participants partagent les mêmes informations. La prise de décision, elle, doit se faire de préférence au cours de réunions en tête-à-tête. Rien ne peut remplacer le contact humain.
Dans tous les cas l'implication de la Direction Générale, l'exemple donné par le Président commandent le succès ou l'échec. Il lui appartient de bien utiliser directement les nouveaux moyens technologiques pour communiquer, informer, travailler. Il lui appartient également de montrer l'importance qu'elle attache personnellement à partager l'information avec l'ensemble du personnel de l'entreprise. Contrairement à certaines idées reçues c'est surtout lorsqu'il y a des difficultés passagères dans l'entreprise qu'une large et crédible information ressource les énergies et renforce le moral.
La réussite pour l'entreprise des applications Intranet passe aussi par le choix au départ d'un projet bien précis autour duquel -un pilote sera d'abord conçu et mis en place, suivi et évalué. Avec l'expérience et la connaissance acquises ce pilote pourra être étendu progressivement à l'ensemble des activités de l'entreprise suivant un plan rigoureux, efficace et harmonieux en ne négligeant pas les particularismes qui peuvent exister localement.
Il faut être conscient que le développement de l'utilisation de ces technologies Intranet dans l'entreprise n'est guère compatible avec des opérations de reengineering ou de restructuration. Au début au moins ces technologies sont grosses consommatrices de temps. Ce sont des outils de compétitivité, de productivité, de transformation mais leur succès dans l'entreprise crée au départ une appétence qui peut être coûteuse à laquelle il faut être préparé.
Enfin il faut insister sur l'importance de disposer des compétences requises. Pour mener de tels projets il faut des experts familiers à la fois avec ces technologies et les méthodes d'organisation. Ces experts sont rares, très rares. Il est important d'en être conscient.
Au-delà de ces considérations, on verra se développer des échanges commerciaux croissant sur Internet. Le commerce électronique devrait représenter de l'ordre de 300 milliards de dollars au moins dans les 3 prochaines années. Des difficultés techniques et juridiques restent encore à résoudre qui ne freinent cependant pas son développement. Certains progrès à accomplir pour que le commerce électronique se diffuse globalement et se substitue aux modes actuels, relèvent encore de la recherche. Ces progrès portent sur la robustesse des systèmes et des réseaux déjà évoquée, sur l'augmentation et la gestion de la bande passante pour garantir la qualité de service, sur le transactionnel pour supporter des millions de transactions simultanées de nature différente, sur la sécurité et la confidentialité, sur les copyrights, sur les interfaces et les facilités d'utilisation sur les techniques de négociation. On assistera à un retour en force des techniques d'intelligence artificielle, des agents intelligents à la mode au début des années 80. On peut s'attendre à de nouvelles interfaces hommes-machines intelligentes, utilisant la voix comme mode d'identification, de communication, de navigation. L'extraction des bases de données et la connaissance des comportements des clients seront exploitées par des systèmes experts.
Quoiqu'il en soit on assistera dans le proche avenir à une remise en cause des métiers d'intermédiation. Ces derniers ne seront justifiés et recherchés que s'ils apportent une valeur ajoutée de services suffisamment attractive au consommateur. Le commerce électronique devrait favoriser le phénomène d'agrégation conduisant à des entreprises dominantes. En quelques mois des entreprises virtuelles détrônent le leadership d'entreprises traditionnelles implantées depuis longue date sur leur marché. Des communautés se constituent communiquant et négociant entre elles.
Si au cours du dernier demi-siècle de profondes transformations se sont produites il faut s'attendre à une forte accélération des changements dans les toutes prochaines années. Il est important de colporter une culture du changement qui s'appuie fortement sur l'éducation, la formation.
Les entreprises doivent bouger au rythme des évolutions technologiques et de leur impact. Au niveau de l'entreprise on commence tout juste et trop rarement à prendre conscience de bien séparer les fonctions et responsabilités de maîtrise d'ouvrage de celles de maître d'œuvre. Trop souvent encore, les directions informatiques assurent les deux responsabilités.
Le rôle de la maîtrise d'ouvrage reste encore mal compris et mal défini. Il s'agit en fait d'être le relais entre les utilisateurs et la maîtrise d'œuvre chargée de la fourniture du service ou seulement du développement et de la maintenance d'un applicatif. La maîtrise d'ouvrage doit posséder une double compétence fonctionnelle et technique. Le fait que les applicatifs soient de plus en plus des progiciels ne diminue en rien la fonction de maîtrise d'ouvrage.
Les difficultés rencontrées en informatique trouvent rarement leur source dans des problèmes techniques mais bien plus souvent dans des défaillances de management. La maître d'ouvrage doit sur le plan technique :
- gérer les risques. Cela signifie en particulier identifier et évaluer sur l'ensemble du cycle de vie, les divers risques, concevoir des plans pour y remédier et prévoir des réserves (budget, délais... ) s'ils se produisent. Il ne faut jamais prendre pour hypothèse que si des risques réels sont identifiés on saura les éviter définitivement,
- évaluer la capacité technique et organisationnelle des fournisseurs retenus,
- manager efficacement la réutilisation et l'emploi de technologies sur étagères (COTS) ,
- prévoir les budgets et ressources en fonction de la complexité des développements en s'attachant à ni les surdimensionner, ni les sous-dimensionner. Si les budgets alloués sont inférieurs de plus de 10% à ceux estimés il faudra vraisemblablement réduire les fonctions de 10%.
La maîtrise d'ouvrage a également, comme dans les autres domaines techniques (bâtiment, énergie, production... ) la responsabilité de :
- prévoir des étapes bien identifiées et organiser des revues indépendantes,
- contrôler l'exécution, les méthodologies de tests,
- vérifier la qualité, l'utilisation des normes et standards,
- spécifier une architecture et la maîtriser, intégrer des interfaces stabilisées,
- suivre l'exécution des budgets et de garantir les coûts, délais, performances, disponibilité, adapter les procédures,
- analyser, évaluer, gérer la demande des utilisateurs et de définir des priorités,
- la cohérence des divers systèmes et de leur interopérabilité,
- l'administration des systèmes, de la sécurité, la confidentialité, les libertés individuelles,
- du déploiement et du suivi des applications en particulier des applications Intranet,
- l'information et de la formation des utilisateurs,
- suivi de l'état de l'art, de l'évaluation des technologies émergentes et de leurs applications.
La tendance vers l'externalisation de l'exploitation des systèmes informatiques et des réseaux de communication va se poursuivre. Elle est en fait irréversible. La décision d'externaliser ne supprime pas la maîtrise d'ouvrage mais au contraire la renforce et en général la justifie. Ce fait est souvent mal compris par les Directions Générales des entreprises.
Les technologies du traitement et de la communication de l'information vont bouleverser les systèmes d'éducation, de travail, de production. La médecine permet tous les ans un allongement de la vie d'un trimestre. Ces technologies doivent améliorer les conditions de vie des personnes âgées et de ceux qui souffrent d'handicaps. Elles doivent permettre au tiers de la population défavorisée du globe de progresser pour atteindre le niveau de vie des pays développés. Il appartiendra à la société de se doter de valeurs solides, stables pour intégrer le progrès et minimiser les conséquences des excès. Il faut rester optimiste mais vigilant et en définitif faire confiance à l'homme pour inventer un futur meilleur et maîtriser le changement.